lundi 28 mars 2011

La rivière noire, Arnaldur Indridason, Paris, Éditions Métailié, 2011, 300 p.

 « Les individus de ce genre sont condamnés à deux ou trois ans de taule. Si tant est qu'ils soient traduits en justice. [...] Que peut-on faire quand le système est de mèche avec les salauds? »
C’est en ces termes qu’un proche d’une femme violée exprime sa frustration face à la justice qui ne punit pas assez sévèrement la violence sexuelle, dans le septième roman de l’Islandais Arnaldur Indridason : La rivière noire.

L'AUTEUR

Indridason n’a plus besoin de présentation. Depuis la publication de La Cité des jarres en 2005 (son troisième roman, mais le premier traduit en français), il récolte les prix prestigieux (Prix Clé de verre, Prix CWA Gold Dagger et Prix Mystère de la critique, entre autres) et gagne de plus en plus d'adeptes dans les 37 pays où son oeuvre est publiée. Pour ce diplômé en histoire et ancien critique de cinéma, chaque nouveau polar est l’occasion de montrer du doigt un problème qui ronge la société islandaise : La femme en vert (violence conjugale), La voix (pédophilie), Hiver arctique (xénophobie), etc. Avec La rivière noire, Indridason  se penche sur un fléau déjà dénoncé dans La Cité des jarres : le viol.

EN RÉSUMÉ...

Le roman débute avec les préparatifs d'un violeur qui leurre sa victime au moyen du Rohypnol (communément appelé "la drogue du viol"). Le lecteur se croit alors en présence du criminel qu'aura à coincer le commissaire Erlendur Sveinsson, le héros récurent des romans d'Indridason, mais ses attentes seront doublement déjouées : le cadavre retrouvé plus tard dans l'appartement d'un chic quartier de Reykjavik n'est pas celui d'une jeune fille ayant été droguée puis violée, mais bien celui du violeur lui-même, et l'enquête, en l'absence d'Erlendur parti en voyage, est confiée à Elinborg, sa coéquipière!

N'ayant pour l'aider que de maigres indices, Elinborg ne pourra compter que sur son flair pour dénouer le mystère entourant ce meurtre...

UNE CITATION
« Parfois, je voudrais tellement me rappeler le moment où je l'ai égorgé. » (p. 223)
MON COMMENTAIRE

Habitué de l'oeuvre d'Indridason qu'une collègue m'a fait découvrir (Merci, Maryse!), je dois reconnaître que j'ai d'abord été déçu par l'absence du commissaire Erlendur, personnage renfrogné et pourtant complètement attachant qu'on trouve au centre de toutes les intrigues des autres romans. C'est lui que j'avais hâte de retrouver en ouvrant les pages de ce livre, pas un de ses acolytes! Mais voilà que je me suis laissé prendre dans les rets du romancier, que j'ai appris à mieux connaître Elinborg et sa famille, que je me suis laissé entraîner sur les traces de son premier mariage, que j'ai découvert ses rapports difficiles avec ses fils, bref, que ce personnage secondaire s'est développé en profondeur sous mes yeux et qu'il est devenu un personnage de premier plan!

Bien sûr, ces "digressions" sur la vie d'Elinborg ont un prix: le roman n'est pas exempt de quelques longueurs. Toutefois, celles-ci ne suffisent pas à gâcher le plaisir que procure l’intrigue bien ficelée. Indridason s’attaque dans son roman à un sujet grave. Il le fait avec une empathie sincère pour les victimes et dénonce courageusement « le mépris que la justice affiche envers ces femmes ». Ne serait-ce que pour cela, je vous invite à plonger avec lui dans La rivière noireBONNE LECTURE!

lundi 21 mars 2011

La petite et le vieux, Marie-Renée Lavoie, Éditions XYZ, 2010, 238 p.


Premier roman de Marie-Renée Lavoie, chaleureusement accueilli par la critique à sa sortie au printemps dernier (Pierre Foglia parlait d’un roman « a-do-rable » !), La petite et le vieux transporte le lecteur au début des années ’80, dans le quartier Limoilou, à Québec, sur les traces d’une petite fille qui veut vivre comme un garçon.


EN RÉSUMÉ...
Quand débute l’histoire, « la petite » a huit ans. Elle s’appelle Hélène et rêve d’être une héroïne à la mesure de son personnage de dessins animés préféré : Lady Oscar ! Élevée comme un  garçon, Lady Oscar devient capitaine de la garde royale, chargée de la protection de Marie-Antoinette, mais finit par mettre son courage au service du peuple à l’approche de la Révolution. En l’absence d’une reine ou d’une plèbe affamée par les excès de la noblesse à protéger, c’est sa famille, ses parents et ses trois sœurs, qu’Hélène tentera de « sauver » par ses « sacrifices ». Comment ? En vendant des journaux aux petites heures du matin, puis, par la suite, en travaillant les soirs comme serveuse dans un bingo.

La rencontre de Roger, « le vieux » du titre, un homme grincheux, alcoolique, qui cache un cœur tendre, et l’amitié atypique qui naîtra entre eux, aideront Hélène à sortir de l’enfance et à entrer dans l’âge adulte.


UNE CITATION: 
«… il est nécessaire quelquefois d’arranger les histoires, de leur donner un tour un peu différent, parce que si on laisse toujours la réalité s’imposer toute entière, sans nuances, sans coups de crayon, la mer n’est que de l’eau salée et les sauveurs d’enfants se pointent en retard. » (p. 124) 
MON COMMENTAIRE

Les personnages d’enfants, on le sait, abondent dans la littérature, mais ils ne sont pas tous convaincants. Marie-Renée Lavoie réussit où beaucoup ont échoué. Son personnage d'Hélène fait penser à Zazie de Raymond Queneau ou encore à Manon dans le film Les Bons débarras, scénarisé par Réjean Ducharme. Certains songeront aussi à Monsieur Émile, dans Le Matou de Yves Beauchemin. La romancière a fait le choix, à la fois prudent et astucieux, de confier la narration à Hélène devenue adulte, ce qui lui permet de se moquer d’elle-même affectueusement, et de ne pas tomber dans le piège du narrateur-enfant qui réfléchit et s’exprime avec une maturité douteuse.

Ce roman aurait pu être triste, voire misérabiliste : la pauvreté (on arrache les dents d’une enfant à défaut de pouvoir lui payer les soins orthodontiques), la maladie mentale (les désinstitutionnalisés de Saint-Michel Archange sont nombreux dans le quartier), et la mort rôdent du début à la fin de l’histoire. Pourtant, c’est drôle, c’est vivant, c’est lumineux! Hélène n’arrive peut-être pas à faire croire qu’elle est un garçon comme sa chère Lady Oscar, mais elle est aussi courageuse et noble dans l’âme que son idole.

EN SOMME...
Malgré la lourdeur de certaines images, La petite et le vieux, avec ses personnages colorés et attachants, ainsi que ses dialogues parfaitement maîtrisés, se révèle un roman tout à fait charmant! Il est d'ailleurs en lice pour le Prix de la relève ET pour le Prix du public 2010 des librairies du Groupe Archambault. BONNE LECTURE!