D’entrée de jeu, j'aimerais expliquer mon mutisme des dernières semaines, alors que, en créant ce blog, je m’étais donné l’objectif (réaliste ou non) de l’alimenter chaque lundi. Mes chroniques littéraires hebdomadaires se sont poursuivies à la radio, mais je n’ai pas trouvé le courage de les écrire, deux semaines consécutives. Pourquoi?
D’abord, je craignais de m’être trompé dans mes jugements. Discuter d’un livre par semaine en ondes m’oblige souvent à lire à un rythme qui ne me convient pas, dans des circonstances où j’aurais préféré faire autre chose; bref, à lire contre mon gré ce qui, on s’en doute, peut constituer une sérieuse entrave au plaisir. Cela dit, mes cinq minutes en ondes, que Madame et Monsieur écoutent d’une oreille distraite, me paraissent inoffensives : qui se souviendra de ce que j’ai dit dans une heure? Après-demain? La semaine prochaine en entrant chez un libraire? Les paroles s’envolent, nous a-t-on enseigné, les écrits… ne s’envolent pas. D’où l’importance de ne pas me « tromper » au moment de mettre sur papier mes observations.
La peur d’être injuste avec l’auteur d’une oeuvre que j’ai lue dans de mauvaises conditions est plus grande encore lorsque, au terme de mes recherches, je ne retrouve pas mes réserves chez d’autres lecteurs (blogueurs, critiques, etc.). Dans le cas des deux romans à l’origine de mes scrupules, les critiques que j’ai lues étaient positives (voire élogieuses!), alors que je n’ai, pour ma part, pas du tout apprécié ces œuvres. Et si tu étais passé à côté de quelque chose, me suggère alors la petite voix dans ma tête? Et si tu n’avais pas tout compris?
Je dois ajouter, avant d’aller plus loin, que je voulais vraiment aimer ces romans! Le premier, parce que je suis un fan fini de Daniel Bélanger. Avec Martin Léon et Richard Desjardins, il fait partie de ce que j’appelle ma Sainte Trinité de la musique québécoise, c'est tout dire! Le second, parce que je lisais avec énormément de plaisir les réflexions de son auteur sur Twitter. S’il arrivait à me faire rire, à me faire réfléchir, souvent du même souffle, en 140 caratères ou moins, qu’arriverait-il à faire avec plus de 140 pages! Et pourtant, déception dans les deux cas.
Auto-Stop de Daniel Bélanger, Les Éditions Les Allusifs, 2011, 79 p.
L'auteur
Daniel Bélanger a-t-il besoin d’être présenté? Depuis Les insomniaques s’amusent, premier opus sorti en 1992, jusqu’à Nous, qu’il livrait en 2009, l’auteur-compositeur-interprète récolte les succès, tant auprès de la critique que du public. En 2000, il avait fait paraître un recueil de courts textes intitulé Erreur d’impression (Cronet Liv) où l’on retrouvait son goût pour l’humour absurde. Et voici qu’avec l’arrivée du printemps, il nous offrait un premier roman.
En résumé
Auto-Stop raconte l’odyssée de Vincent, un jeune homme de 19 ans qui part voyager en Europe avec un sac-à-dos, comme tant d’autres avant lui : « J’avais cette volonté romantique de partir afin de correspondre à la conception de la liberté », écrit-il, avant d’ajouter un plus loin : « Il y avait ce défi insignifiant de partir longtemps afin qu’au retour je puisse exposer mes kilomètres parcourus comme un soldat ses gallons. »
Égocentrique, désabusé sans avoir jamais rien vu, paralysé ou presque par sa peur de l’inconnu, par sa peur de vivre, son voyage aurait été un échec total n’eut été la rencontre, à Florence en Italie, d’une jeune lavandière prénommée Anna. Mais la peur de l’engagement de Vincent pourrait bien transformer cette idylle en rendez-vous manqué…
Mes commentaires
Avec ce « roman » de Daniel Bélanger, Les Allusifs inauguraient une nouvelle collection sur les peurs. J’adore l’idée, et je comprends aussi qu’on ait voulu profiter de la notoriété d’un des artistes les plus aimés du public québécois ! Par contre, même si Auto-Stop est en général plutôt bien écrit, stylistiquement s’entend, on peut se demander si ce livre aurait été publié eut-il été signé par un pur inconnu (question stérile, j’en conviens, puisqu’on ne le saura jamais !).
Dans la plupart des comptes rendus que j’ai pu lire, les commentateurs ont repris sans la questionner la présentation faite par l’éditeur qu’on trouve au dos du livre. Auto-Stop serait donc « un récit en prose poétique qui explore la peur d’exister ».
S’agit-il d’un roman ou d’un récit ? À mon humble avis, il s’agit plutôt d’une longue nouvelle. Pas mauvaise, mais sans plus. Je laisse à d’autres le soin d’expliquer ce qui distingue les différentes formes narratives, mais je ne résiste pas à la tentation de me moquer un peu en lisant les mots « prose poétique ». S’il suffit de disposer un texte en vers pour obtenir une prose poétique,
je veux bien, moi aussi,
revendiquer cette étiquette flatteuse !
Quand je pense que certains ont même eu l’audace (le manque de discernement ?) de parler d’un roman écrit sous forme de chanson ! My God !
Encore une fois, cette petite histoire est somme toute bien écrite. Voyez, par exemple, ce passage où Vincent raconte un rêve érotique inspiré par sa rencontre avec Anna :
Dans mon rêve
j’embrassais son sexe
comme une carrière : calcul
prudence et audace à la fois,
goûtant au succès
sans jamais perdre la tête.
Une espèce de cunnilingus
d’arriviste. Elle haletait et frétillait
en faisant rougir de ses cuisses mes oreilles,
cette improbable zone érogène
qui, lorsque stimulée,
vous fait entendre tout, sauf la raison.
Mais Bélanger est également capable du pire. À son réveil, Vincent se dirige vers la douche, victime de ses réactions physiologiques :
Une solide érection
me donne des étourdissements
tellement elle nuit à l’irrigation de mon cerveau.
Digne des moins bonnes blagues de la chambre des joueurs… et encore !
Mais ce qui me déçoit le plus dans Auto-Stop, c’est la solution facile que Bélanger propose pour dénouer le fil de son intrigue. Ça frôle le "quétaine". Plus grave encore, il me semble que l’auteur passe à côté du véritable sujet digne d’un roman en ne s’intéressant qu’aux amourettes du jeune homme : sa relation avec ses parents ! C’est là, il me semble, que se trouvait la veine la plus fructueuse, celle qui était susceptible d’amener Vincent à vraiment « évoluer » comme personnage, par une confrontation nécessaire qui ne viendra jamais. Dommage.
Une vie inutile, de Simon Paquet, Les Éditions Héliotrope, 2010, 185 p.
L'auteur
Simon Paquet est un des nouveaux visages de la littérature québécoise. Identifié parmi les vingt jeunes auteurs québécois à surveiller de près au cours des prochaines années, selon les libraires indépendants du Québec (revue Le Libraire, avril-mai 2011), Paquet a publié un premier roman en 2007 intitulé Docteur Nullité (Leméac) et vient de publier son second, Une vie inutile chez Héliotrope.
En résumé
Une vie inutile se présente comme un journal intime qui raconte une année dans la vie du personnage le plus malchanceux de la littérature québécoise!
Il s’appelle Normand, en l’honneur d’Aznavour (parce que sa mère n’a jamais été bonne dans les noms!). Il commence à tenir un journal pour « tenter de [s]e remonter le moral, de mettre un peu de gaité dans [s]a vie »! Car sa vie est des plus pathétiques. Son appartement, minuscule, est en fait un ancien débarras dans le sous-sol d’un immeuble. Il dort dans une causeuse, directement en face du poêle et du frigo en raison du manque d’espace. Sa table à dîner, qui lui sert également de table de chevet, est en fait un meuble de télé. La seule fenêtre qui permet à la lumière du jour d’éclairer ce triste spectacle est bloquée par un camion de goudron stationné juste devant depuis plusieurs jours!
Normand travaille de nuit, sur appel, pour une entreprise qui fabrique du cyanure de potassium destiné au marché de l’euthanasie. Ses rapports avec les membres de sa famille sont loin d’être chaleureux. Sa vie sexuelle se résume à des visites épisodiques dans un salon de massage. Tout le monde l’exploite; il en est conscient, et pourtant il se laisse faire.
Petite consolation : Normand côtoie un collègue de travail, un réfugié lituanien prénommé Povilas (Pauvre hélas?) qui est plus misérable encore que lui! Mais l’est-il vraiment? Toutes les tentatives de Normand d’améliorer sa vie se soldent par des échecs spectaculaires qui l’enfonceront toujours davantage.
Mes commentaires
Ce résumé peut donner l’impression que le roman est assez drôle, et je dois avouer qu’au début, certaines situations cocasses m’ont franchement amusé. On lit également de belles « trouvailles » sous la plume de Simon Paquet :
On dit parfois, pour remonter le moral aux gens naïfs, que quand le temps est mauvais, le soleil brille quand même derrière les nuages. Je répondrai à ces messieurs qu’à l’inverse, quand il fait beau, c’est simplement qu’il n’y a pas de nuage pour cacher tout ça.
Mais un défaut majeur a empêché le lecteur que je suis d’apprécier ce livre : impossible de s’attacher à Normand. Et je me demande si Simon Paquet lui-même aime son personnage en voyant tout ce qu’il lui fait subir.
En commençant ma lecture d’Une vie inutile, j’ai souvent pensé au Libraire de Gérad Bessette. Comme Hervé Jodoin, Normand est un être intelligent et lucide, qui évolue en marge de la société. Comme lui, il tient un journal pour passer le temps. Comme lui, il doit composer avec une logeuse/concièrge castratrice. Mais ils sont différents en ce sens que le lecteur s’attache au libraire de Bessette, alors qu’on ne parvient jamais à se soucier de ce qui advient de Normand tant celui-ci est complètement paumé, tant tout ce qui lui arrive est « gros ».
On a l’impression, en lisant le roman de Simon Paquet, que son idée de départ (montrer que le destin peut s’acharner sur certains individus) avait plus d'importance pour lui que son personnage. Pourtant, si on continue à lire un roman, c’est parce qu’on s’intéresse à ce qui arrive au(x) personnage(s), parce qu’on souhaite le(s) voir grandir! Le jour où Simon Paquet ne craindra plus de mettre son écriture au service d'une histoire, de donner vie à des personnages sans leur faire incarner un idée ou sa vision du monde, il pourrait en effet devenir un romancier redoutable.
En conclusion
Si vous avez un goût prononcé pour l’humour noir, si vous croyez que votre vie est un échec, peut-être trouverez-vous votre compte en plongeant dans le roman de Simon Paquet. En ce qui me concerne, ce commentaire de Normand au sujet de sa propre entreprise résume assez bien mon sentiment à l'égard d'Une vie inutile une fois passé le « charme » des cinquantes premières pages :
Je n’ose me relire tant je constate l’inutilité de ce récit, de cette vie monotone. Des miliers d’histoires existent, somptueusement mises en scène, de décoiffantes épopées, des odyssées extraordinaires… Qui diable pourrait s’intéresser à mon exaspérante litanie?
"Une vie inutile" est un roman adorable! Qu'est-ce que c'est déprimant! Et qu'est-ce que j'ai ri!!!
RépondreSupprimerOui, moi aussi j'ai ri. Mais je l'ai lu à un moment où j'étais fatigué, et je crois qu'à la longue les malheurs de Normand ont fini par m'écraser moi aussi! Ça ne m'empêchera pas de lire "Docteur Nullité" dès que j'aurai une chance, et j'ai bien l'intention de suivre Simon Paquet dont j'aime l'esprit agile!
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